Écrit par : Ghazâlî
Titre :  Le tabernacle des Lumières (Michkât Al-Anwâr)
Date de parution : 1981
Éditeur : Seuil

Ghazâlî

Le tabernacle des lumières (Michkât Al-anwâr) (1)

« Dieu est la Lumière des Cieux et de la Terre. Sa lumière est semblable à un Tabernacle où se trouve une Lampe ; la Lampe est dans un Verre ; le Verre est comme un arbre béni, un olivier, ni d’orient ni d’occident, dont l’Huile éclairerait, ou peu s’en faut, même si nul feu ne la touchait. Lumière sur lumière. Dieu guide vers Sa Lumière ceux qu’Il veut. Dieu propose des paraboles aux hommes. Et Dieu est de toute chose savant. » (2)

Un ami de Ğazālī lui demanda un jour de lui expliquer et de lui commenter ce célèbre verset coranique, dit « Verset de la lumière », ce qu’il s’efforça de faire par ce bref traité (3),Le Tabernacle des Lumières. Outre ses commentaires passionnants, il constitue une excellente introduction à la mystique musulmane.

Abū Ḥāmid Muḥammad al-Ğazālī est né à Ṭūs (Iran) en 1058. Tout en étant docteur de la Loi, théologien dogmatique et théologien du soufisme, il est l’une des figures les plus caractéristiques que la mystique musulmane ait connus. De fait, alors qu’au début de sa vie, il enseignait la Religion et la Loi, et écrivait sur – et contre ! – les philosophes, dès 1105, il remit tout cet enseignement rationnel en question et partit pour une longue retraite spirituelle. Il ne revint enseigner que dix ans plus tard, contraint face à l’Islam livré aux « mauvais savants » et aux imposteurs, jusqu’à sa mort en 1111. (4)

Résumons à présent Le Tabernacle des Lumières. Ğazālī commence par définir la Lumière. Il prouve que l’acception première de la Lumière ne peut se rapporter qu’à Dieu et à l’esprit saint prophétique, les autres significations du terme étant métaphoriques ou secondaires. Ceci constitue le premier chapitre.

"Si ce qui se voit soi-même et voit les autres mérite bien le nom de lumière, ce qui, en plus de ces deux propriétés, rend visibles les autres le mérite d’avantage que ce qui’ n’a aucun effet sur eux. Bien plus, il est digne d’être appelé « flambeau qui illumine » (sirāj munīr (5)), puisque ses lumières se répandent sur les autres. Cette propriété appartient à l’esprit saint prophétique (al-rūḥ al-qudsī al-nabawī), par l’intermédiaire duquel se répandent sur les créatures les lumières des connaissances. [...] Tous les prophètes sont des « flambeaux », les savants aussi, mais il y a entre les deux une déférence incalculable." (6)

Dans le deuxième chapitre, Ğazālī élucide un à un les symboles présents dans le verset, comme Tabernacle, Verre, arbre béni, etc.

Le troisième chapitre porte sur un sujet quelque peu différent : il s’agit du commentaire d’une parole attribuée au Prophète : « Dieu a septante voiles de lumières et de ténèbres ; s’Il les enlevait, les gloires fulgurantes de Sa Face consumeraient quiconque serait atteint par Son regard ». Ğazālī distingue trois types de créatures « voilées ». Tout d’abord, celles qui le sont par les seules ténèbres : 

"Ce sont les athées, « qui ne croient pas en Dieu et au Dernier Jour » (7) ; ce sont également ceux « qui ont préféré la vie d’ici-bas à la vie future » (8), parce qu’ils n’y croient absolument pas. "(9)

Ensuite, les créatures qui sont voilées par les ténèbres mêlées d’obscurité : il s’agit des croyants, des Philosophes, de tous ceux qui s’intéressent à la recherche de Dieu :

"[…] Tous sans exception ont dépassé la phase où l’on ne s’intéresse qu’à soi, ils sont pieux et désirent connaître leur Seigneur. Au degré le plus bas, on trouve les adorateurs des idoles, et au degré le plus élevé, les dualistes." (10)

Enfin, la troisième catégorie est constituée par ceux qui sont voilés par la pure lumière :

"[…] Ils ont été alors envahis dès le début par ce qui n’arrive aux autres qu’à la fin, et assaillis d’un seul coup par la manifestation divine. Les Gloires de Sa Face ont consumé tout ce que leur vue sensible et leur vision intellectuelle pouvait percevoir. Il semble que la première voie ait été celle d’ [Abraham], « l’ami de Dieu » et la seconde voie celle de [Muhammad] « le Bien-Aimé de Dieu », mais Dieu sait mieux quels furent les secrets de leur cheminement et les lumières de leurs demeures." (11)

Ğazālī subdivise chacune de ses trois catégories et les assigne à différents courants historiques de l’Islam, nous fournissant en outre de précieux renseignements sur la doctrine et les particularités de chacun d’entre eux.

Voici encore quelques extraits de l’ouvrage :

"[...] Il y a deux sortes d’yeux : l’œil externe et l’œil interne. L’œil externe appartient au monde sensible et visible, l’œil interne appartient à un autre monde, qui est celui du Royaume céleste (Malakūt). À chaque œil correspondent respectivement un soleil et une lumière par lesquels la vision s’accomplit […]. Le soleil extérieur appartient au monde visible et c’est le soleil sensible ; le soleil intérieur appartient au monde du Royaume céleste, il s’identifie au Coran et aux autres Livres divins révélés." (12)

Les sages, après s’être élevés jusqu’au ciel de la Vérité, sont d’accord sur le fait qu’ils n’ont vu dans l’Existence que l’Unique, le Réel (al-Ḥaqq). Mais pour certains, cet était de conscience n’est qu’une connaissance apprise, pour les autres, c’est une expérience intérieure personnelle (ḏawqī, litt. : gustative). La multiplicité est alors, pour ces derniers, entièrement supprimée et ils sont abîmés dans la pure unicité, l’esprit comme frappé de stupeur, incapables de se souvenir d’un autre que Dieu et incapables de se souvenir d’eux-mêmes. Il n’y a en eux que Dieu, et ils sont dans un état d’ivresse qui réduit leur raison à l’impuissance. C’est ainsi que l’un d’eux a pu dire : « Je suis la Vérité » (anā al-aqq), […]. Les paroles des passionnés de Dieu, dans cet état d’ivresse, sont à tenir secrètes et à ne pas répéter. Quand l’ivresse s’atténue et qu’ils retombent sous le pouvoir de la raison, qui est la « balance » établie par Dieu sur la terre, ils savent bien que ce n’est pas une identification véritable, mais une apparence d’identification." (13)

"La science (‘ilm) est au-dessus de la foi (imān), et la connaissance intime (ḏawq litt. : fait de goûter) est au-dessus de la science. La connaissance intime est conscience (wijdān), la science est raisonnement (qiyās) et la foi est pure acceptation en conformité avec la tradition. Aie donc confiance en ceux qui sont conscients ou en ceux qui possèdent la connaissance (irfān)." (14)

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(1) Ghazâlî, Le tabernacle des Lumières (Michkât Al-Anwâr), Traduction de l’arabe, introduction et notes par Roger Ladrière, Paris, Seuil, 1981.
(2) Coran, XXIV, 35.
(3) La traduction comporte une soixantaine de pages.
(4) Pour tout ceci, cf. Ghazâlî, op. cit., introduction, pp. 9-31.
(5) Coran, XXXIII, 46.
(6) Ghazâlî, op. cit., p. 48.
(7) Coran, IX, 45.
(8) Coran, XVI, 107.
(9) Ghazâlî, op. cit., p. 86.
(10) Ibid., p. 89.
(11) Ibid., p. 95.
(12) Ibid., p. 46.
(13) Ibid., pp. 53-54.
(14) Ibid., p. 78. 

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