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Rabelais cabaliste : pantagruélisons !

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#2483

Chers amis pantagruélistes,

Enthousiasmé par la lecture de Rabelais, je lance une nouvelle rubrique qui, je l'espère, fera jaillir comme d'un tonneau diogénique ou d'une source caballine une foultitude de délirants commentaires dignes du Conseil bacchique.

Je vous propose aujourd'hui la lecture d'un extrait du Tiers Livre.

Cabalistiques actions de grâces

Au cinquième chapitre du Tiers Livre, Pantagruel, qui vient d'effacer l'ardoise des innombrables dettes de Panurge, reçoit de son gouverneur et ami la dithyrambique réponse qui suit :

« Le moins de mon plus (dist Panurge) en cestuy article sera vous remercier : & si les remerciemens doibvent estre mesurez par l’affection des biensfaicteurs, ce sera infiniment, sempiternellement : car l’amour que de vostre grace me portez, est hors le dez d’estimation, il transcende tout poix, tout nombre, toute mesure, il est infiny, sempiternel. Mais le mesurant au qualibre des biensfaictz, & contentement des recepvans, ce sera assez laschement [*largement]. Vous me faictez des biens beaucoup, & trop plus que m’appartient, plus que n’ay envers vous deservy, plus que ne requeroient mes merites, force est que le confesse. »

Essayons de prendre au sérieux cette bouffonnerie grandiloquente qui n'a l'air d'être à première vue qu'une parodie d'actions de grâces et de discours théologique.

Panurge criblé de dettes représente l'homme pécheur qui reçoit de Pantagruel, la Miséricorde divine, le pardon et la grâce : « Remets-nous nos dettes, » implore-t-on dans le Notre Père. Ce don de la grâce est par définition gratuit, et outrepasse les mérites de Panurge qui n'a rien fait pour s'en montrer digne :

« Nous sommes cousus de dettes devant le Très-Haut, mais nous lui demandons toujours plus, afin d'éprouver sa générosité sans borne et afin d'approfondir son amour sans fond. » MR, 16, 54'

« Tous mes amis se souviennent de moi et me réjouissent par leurs dons et par leurs bonnes pensées sans que je fasse rien pour eux. Ainsi le Seigneur, qui me comble de sa joie et de son amour, me rappelle-t-il aimablement que je suis également indigne de ses grâce et de ses ris. » MR, 21, 9

Mais le langage de Panurge n'est pas seulement celui d'un théologien rigoureux : il tient aussi du cabaliste. C'est sa grande insistance sur l'idée de mesure, ainsi qu'une citation tirée du Livre de la Sagesse (« Tu as tout disposé en mesure, en nombre et en poids ») qui trahit son savoir secret.

Notre héros distingue en Pantagruel les deux facettes de la divinité : le Dieu d'avant et le Dieu d'après la Création. Avant la Création – c'est-à-dire avant qu'il y ait nombre, poids et mesure -, Dieu n'est encore que cet être immense et infini que la cabale appelle l'Ein Sof, le « Sans limites ». Ce Dieu-ci est « hors le dé d'estimation » et ne peut faire l'objet d'aucune connaissance. Ce n'est que lorsqu'il communique son amour à l'homme qu'il peut enfin se mesurer « au calibre de ses bienfaits. » Ceux qui reçoivent ce don d'amour qu'est la Torah ou Sainte Cabale (mot qui signifie justement « réception ») deviennent les témoins de cette Création qui donne au Créateur la mesure tant désirée. Ces « recevants » connaissent seuls le « contentement » parfait de la grâce et de l'amour divins. Ils s'écrient tous, avec Panurge et la Vierge Marie : « Ayant l'immensité mesuré d'un sens pur […] j'en fis Dieu qui se toise. » (EH, Aphorismes du Nouveau Monde).

Dernière édition: par Kephas.
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#2484

Merci beaucoup pour ces éclaircissements !
Mais que pourrait-on dire du passage qui précède immédiatement celui-ci, où Panurge, après avoir fait l'éloge (ô combien paradoxal !) des débiteurs et des emprunteurs, explique que le monde, ou macrocosme (de même que le microcosme qu'est l'homme), ne pourrait tenir sans les dettes qui en lient tous les éléments ?

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#2486

Bonjour Editio Princeps, et merci d'ajouter de l'eau à ce moulin pantagruélique !
Vous faites allusion à la fameuse tirade sur les dettes des deux chapitres précédents. C'est en effet un passage très curieux que Rabelais n'a certainement pas écrit uniquement pour amuser la galerie. Sans trop entrer dans les détails, Panurge compare les dettes à l'âme du monde qui vivifie toutes choses ainsi qu'à la chaîne d'or d'Homère, et les qualifie de "connexion et colligence des Cieux et de la Terre", comme si c'était par leur seule vertu que le monde (le grand et le petit) tenait debout. Lorsqu'il n'y a plus ni créditeurs ni débiteurs, c'est le début de l'âge de fer, et tout part à vau-l'eau. Comment faut-il entendre tout cela ? Je n'en sais évidemment fichtre rien, mais d'autres chercheurs plus savants que moi auront peut-être des idées...

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#2492

Saisissez-vous de la santé !

Toute la première partie du prologue du Quart Livre de Rabelais, « docteur en médecine », concerne la santé. Notre auteur se réjouit tout d'abord d'apprendre que ses lecteurs bénévoles ont trouvé « un remède infaillible contre toutes altérations » (il s'agit bien entendu du vin) et il ajoute que, pour sa part, fidèle à la parole de l’Évangile qui commande au médecin de se guérir lui-même, il se porte à merveille. De là à dire qu'il a trouvé la panacée ou médecine universelle, il n'y a qu'un pas que nous sommes tentés de franchir... Mais lisons plutôt la suite de ce prologue :

« Si par quelques desastre s’est santé de vos seigneuries emancipée : quelque part, dessus dessoubz, davant darrière, à dextre à senestre, dedans dehors, loing ou près vos territoires qu’elle soit, la puissiez vous incontinent avecques l’ayde du benoist Servateur rencontrer. En bonne heure de vous rencontrée, sus l’instant soit par vous asserée, soit par vous vendiquée, soit par vous saisie & mancipée. Les loigs vous le permettent : le Roy l’entend : ie vous le conseille. Ne plus ne moins que les Legislateurs antiques authorisoient le seigneur vendiquer son serf fugitif, la part qu’il seroit trouvé. Ly bon Dieu, & ly bons homs, n’est il escript & practiqué par les anciennes coustumes de ce tant noble, tant antique, tant beau, tant florissant, tant riche royaulme de France, que “le mort saisit le vif” ? Voiez ce qu’en a recentement exposé le bon, le docte, le saige, le tant humain, tant debonnaire, & equitable And. Tiraqueau, conseillier du grand, victorieux, & triumphant roy Henry second de ce nom, en sa tresredoubtée court de parlement à Paris. Santé est nostre vie, comme tresbien declare Ariphron Sicyonien. Sans santé n’est vie la vie, n’est la vie vivable, ΑΒΙΟΣ ΒΙΟΣ, ΒΙΟΣ ΑΒΙΩΤΟΣ. Sans santé n’est la vie que langueur : la vie n’est que simulachre de mort. Ainsi doncques vous estans de santé privez, c’est à dire mors, saisissez vous du vif : saisissez vous de vie, c’est santé. »

Au lieu de souhaiter simplement à ses lecteurs de recouvrer la santé pour le cas où il seraient tombés malades, car rien n'est plus précieux que d'être bien portant (voilà, en somme, tout ce que dit ce passage pris au premier degré !), Rabelais file ici une bien étrange métaphore. Il compare en effet tout au long du texte la santé à un « serf fugitif » errant en liberté loin du fief de son seigneur. Recouvrer la santé consisterait donc à attraper cet esclave en cavale et à le ramener sur la terre de son maître.

Cette allusion au serf fugitif ne peut être le fruit du hasard. En alchimie, le servus fugitivus désigne entre autres, d'après Dom Pernety, « le mercure volatile ». On l'assimile parfois au cervus fugitivus, le cerf fugitif, dont Virgile dit qu'il doit être fixé :

O quantum libeat tecum mihi sordida rura
Atque humiles habitare casas, et figere cervos
(Bucoliques, II).

« O comme il te plairait d'habiter avec moi dans la vile campagne et dans d'humbles chaumières, et d'attraper (littéralement : de « fixer ») des cerfs ! »

Le Message Retrouvé fait aussi explicitement référence à ce serviteur fugitif porteur d'une puissance de vie que nous devons fixer :

« Le serviteur fugitif et méprisé qui nourrit mystérieusement le monde, est devenu le maître fidèle et très précieux qui nourrit en secret les élus de Dieu. Qui verra luire le verbe ? Qui palpera la lumière ? Qui goûtera le parfum ? Qui ? Qui ? Ô qui incarnera son Seigneur dans un coeur épuré ? » MR, 21, 28'

« Ô vie fugitive, le Seigneur du ciel te fécondera et te fixera dans la paix de l'or saint, et ta gloire illuminera les mondes et ta vertu désaltérera les croyants de l'Univers grandiose! » MR, 18, 37'

Et comment se saisir de cette vie si fugace ? Rabelais nous met sur la voie par une maxime juridique : « Le mort saisit le vif. » Ce vieux brocard de droit (en latin Mortuus mancipat vivum) signifie qu'à la mort du légataire, l'héritier présomptif entre immédiatement en possession de l'héritage. A la bonne heure ! Mais si l'on tente de déceler dans cet adage un précepte plus philosophique, on pourrait traduire « Le mort saisit le vif » par « Le fixe saisit le volatil. » Dans la tradition égyptienne, le fixe prend en effet le visage d'Osiris, qui gît précisément mort et enterré, attendant d'être revivifié par sa sœur, la volatile Isis. Lorsque les deux s'unissent commence le fameux SOLVE des alchimistes, qui marque le début du Grand Œuvre.

Mais comme il s'agit là d'une opération qu'on ne saurait accomplir sans le secours d'en haut, Rabelais nous souhaite de rencontrer la santé « avec l'aide du Sauveur béni » : n'espérons pas devenir un jour sains sans prier la bienfaisante Isis !

La conclusion de ce passage, sous couvert de rabâcher un lieu commun sur l'importance de la santé, cache elle aussi une grande profondeur. « Sans santé, la vie n'est que langueur, la vie n'est que simulacre de mort. » Tant que l'homme reste soumis au péché, il est de fait condamné à mourir ; aussi bien portant qu'il puisse paraître, sa vie n'est pas une vie, il ne possède pas la santé. Seuls méritent donc d'être appelés vivants ceux qui reçoivent la vraie santé, celle qui guérit à jamais de la maladie et de la mort, et qui ne peut venir que du « benoît Servateur ».

« Nous voilà malades, vieillissants et penchant de plus en plus vers la tombe, mais notre âme espère follement ton secours et ta faveur, ô Magnanime qui distribues l'or de la vie à tes bien-aimés.

Toi l'Impeccable et le Parfait, rends-nous la santé, la jeunesse et l'immunité de nos corps afin que, revêtus de ta gloire, nous te louions saintement dans ton éternité! » MR, 37, 9 et 9'

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#2499

enchanté de ces judicieux rapprochements entre ces deux hommes aussi joyeux et inspirés l'un que l'autre !
Il y a un Dieu pour les joyeux ! que ce rire nous soit donné par don !

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#2503

Merci beaucoup Kephas pour l'ouverture de des études pantagruélique! Que cela est beau et bon!

Allons en quête de la dive bouteille! Et en chemin faisons grand cas de tout flacon, car qui veult le plus peult aussi le moins, à condition toutefois qu'il hume bon!

Ce premier commentaire est très éclairant, mais que dire de ces versets du livre XXXVI du message retrouvé, surtout le 68? Comment peut on le repousser si on ne peut le connaitre?

68. Le trésor de Dieu nous a été offert gratuitement jusqu'à présent, mais nous l'avons méprisé et repoussé, sans même examiner ce qui nous était offert.

68'. A présent, tout nous sera compté et pesé dans le monde, et le poids du trésor de Dieu nous dépouillera jusqu'à la tombe avant de nous enrichir jusqu'au ciel d'éternité.

J'y perds mon latin comme mon ancien français !

Pour en revenir à Rabelais, il me semble que ces dettes et ces dons sont comme une loi de connaissance et d'amour réciproque. Par définition pour ainsi dire, dans ce monde en exil, il ne peut y avoir connaissance vraie que s'il y a don préalable. C'est alors la louange en conscience. Quand la source s'est tarie, ou qu'elle nous semble telle, il ne reste que la foi dans le noir, celle du charbonnier, support de la prière.

J'espère ne pas avoir écrit trop de bêtises, à l'occasion d'une pause déjeuner tristement sobre. En tout cas encore merci pour cette initiative!

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#2504

Magnifique Kephas ! Décidément, ce Rabelais nous réserve encore bien des surprises...
Cela fait un moment que je cherchais l'édition du seuil de ses oeuvres complètes et cela me remotive à me la procurer. Par contre, j'ai besoin d'une traduction en français moderne, l'ancien je m'endors en 5 minutes... Je vois qu'il existe une traduction de Demerson au seuil en 1973. Cette édition est-elle fidèle ?

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#2510

Bonjour Euclès, et merci d'apporter de l'eau – pardon, du vin – à ce moulin diogénique !
Comment peut-on repousser le trésor de Dieu si on ne peut le connaître ? Vous me posez une colle, là ! Ne sachant pas résoudre le paradoxe, je cherche dans le Message et je trouve :

“Aucun de ceux-là [ni les savants rationalistes ni les délirants abstraits] n'entrera dans le trésor de Dieu dès ce monde, car les uns nient son existence dans le ciel et son incarnation sur la terre, et les autres ignorent que la chose s'accomplit encore sous leurs yeux d'aveugles.” 36, 48'

Si je comprends bien le verset, repousser le trésor de Dieu serait passer à côté de celui qui accomplit hic et nunc le mystère de l'incarnation, autrement dit, mépriser et repousser la parole inspirée d'un sage, qui peut seul nous transmettre ce trésor. Vous avez donc bien raison de nous conseiller de faire grand cas de tout flacon, car il serait bien dommage qu'abusés par une étiquette fallacieuse, nous nous privions d'un premier cru... Il ne reste plus qu'à demander au Seigneur de faire de nous de bons œnologues, afin que nous sachions reconnaître le parfum de la Dive Bouteille. Alors nous pourrons enfin “philosopher en vin”, et non plus “en vain”, comme dit Rabelais.

Merci pour votre explication brève mais éclairante sur le passage des dettes, je vais méditer tranquillement tout cela. N'hésitez pas à continuer d'intervenir dans cette rubrique, que la pause déjeuner soit sobre ou non !

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#2511

Cher Fou du Roi,
Merci pour ces encouragements ! J'aimerais bien vous conseiller sur une édition modernisée de Rabelais, mais je ne dispose pour ma part que de l'édition complète en un seul volume de la Pochotèque (de Jean Céard et Michel Simonin) qui conserve le texte original, avec une foule de notes souvent très utiles. Ca vaut la peine de l'avoir sous le coupe, avec une version plus lisible pour la fluidité de la lecture.
Bonne recherche !

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#2523

Cher Euclès, c'est encore moi !

Je trouve par hasard (façon de parler bien sûr) dans un commentaire oral d'EH une réponse à votre question :

"On nous dit toujours qu'il faut aimer Dieu. Comment faire puisque nous ne le connaissons pas ? Nous pouvons aimer Dieu dans la parole des prophètes. C'est là que Dieu Dieu se manifeste et c'est là que nous pouvons l'aimer."

Le trésor de Dieu que nous devons (re)connaître et non pas repousser, c'est donc la parole des prophètes.

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